Pérez, un cinéma d’auteur

11 Janvier 2017

Interview conduite par Diana Rosa Riesco et tirée dArte Por Excelencias

Fernando, vous êtes un artiste qui fait un cinéma d’auteur qui a connu une évolution, de Clandestinos à Ultimos dias en la Habana; évolution qui a accompagné les changements dans notre pays. Parlez-nous de cela.

Je me suis toujours demandé pourquoi je faisais du cinéma et au fil du temps, j’ai eu une réponse claire: quand je fait du cinéma je ne pense pas à l’argent, c’est-à-dire à faire des films à succès qui rapportent beaucoup d’argent; naturellement je reçois un salaire mais je pense que si on ne me payait pas je ferais du cinéma parce que c’est mon moyen d’expression. Et aussi faire du cinéma ici à Cuba parce que je me sens très lié à ma ville, La Havane, à mon pays, à ce que nous vivons ici.
J’ai eu des illusions, des désillusions, des désenchantements, des réaffirmations et comme tout cela fait partie de moi, la meilleure manière que je trouve pour m’exprimer n’est pas à travers la parole mais au travers des images, par cela je fais en sorte que mes films soient imprégnés de ce que je ressens et de ma vision des choses, tant historique que contemporaine. C’est ce qui me motive et me pousse pour faire chaque film.

Cette réalité vous la transformez en art, ce n’est pas un langage complètement réaliste car s’il l’était vous feriez du journalisme. Cette exercice est-il difficile ?

Je dirais que c’est un exercice périlleux car personne n’est sûr de tout, du moins c’est mon cas, mais c’est également une intention. Quand je fais un film des doutes m’apparaissent, mais ne se traduisent pas par une insécurité, car dans la création artistique doit toujours chercher ce que l’on ne connait pas et on ne reste pas avec ce qui est déjà établit.
Je crois que toutes les expressions de la vie: la politique, la philosophie, la sociologie… ont leur propre discours et beaucoup d’entre elles vont vers une vision générale; cependant le discours de l’art va au minimal, à l’individu, aux histoires qui peuvent émouvoir et c’est à partir de cette émotion que l’on arrive aux réflexions générales.
Ceci est le discours qui m’intéresse le plus car c’est celui qui met l’être humain au centre en tant qu’individu, sans se perdre dans les généralisations. Je pense que pour dialoguer nous ne devons pas partir de l’unanimité, mais des rêves individuels, de la diversité que l’art génère toujours.

Comment est le processus de création antérieur au film ? Y a-t-il une recherche dont on ne parle pas ?

Cela dépend des sujets. Il y en a qui demandent une recherche de textes historiques dans des bibliothèques, une exploration sur place en parcourant des lieux et en partageant le quotidien des personnages, en apprenant à connaitre l’environnement.

Pouvons dire que c’est un travail journalistique ou une méthodologie d’investigation ?

Les deux je pense. Un artiste est 24h sur 24 en train de créer, j’ai essayé de le montrer dans Madrigal, mais cette idée n’est pas arrivée jusqu’au public, il devait y avoir quelque chose qui n’allait pas et je n’ai pas réussi à le transmettre. C’est un mécanisme très complexe car chaque créateur, tout ce qu’il vit, ce qu’il voit, ce qui se passe autour de lui se transforme en matière de création artistique qui est toujours transformée quand il interprète et transmet son travail à travail son œuvre.
Pour cela, beaucoup de mes films proviennent d’expériences personnelles qui ne sont pas seulement les miennes, mais aussi des autres avec lesquels je partage et c’est pour ça que je crois que c’est une manière permanente de vivre en créant, filmant et naturellement en gardant un témoignage de mon temps.

Dans le cas spécifique du film Ultimos dias en la Habana, multi primé au 38e Festival de Cinéma du Nouveau Cinéma Latino-Américain, comment est arrivé le processus créatif, et surtout le scénario, l’avez-vous accepté en tant que tel, l’avez-vous retravaillé ?

L’auteur du scénario de ce film; Albert Rodriguez, s’est présenté un jour à mon domicile et m’a dit: ‘je ne suis pas une scénariste professionnel, je travaille dans une banque, mais j’aime écrire, j’ai étudié la dramaturgie et j’ai j’ai un scénario dont j’aimerais parler’.
Ce n’était pas ce scénario mais en le lisant il m’a intéressé de par la qualité des dialogues, la richesse des situations, par la caractérisation des personnages dans un milieu très semblable à Ultimos dias en la Habana, mais l’histoire initiale me rappelait beaucoup Fresa y Chocolate.
Je lui ai dit que ne voulais pas la répéter ; alors pendant trois ans il m’a apporté des propositions auxquelles je ne m’identifiais pas, jusqu’a ce qu’un jour il arrive avec le noyau central de ce film qui se base sur la relation de profonde amitié entre Diego et Miguel, personnages interprétés par les acteurs Jorgito Martinez et Patrico Wood.

Y a-t-il un quelconque témoignage dans ses personnages ?

Oui je pense qu’il y a beaucoup d’expériences vécues par Abel, cependant, j’ai senti que c’était une histoire universelle qui en vaut la peine; il y a des échanges d’idées, de nouveaux personnages sont apparus, des trames qui reflètent les problèmes latents dans notre société qui n’apparaissent pas fréquemment dans d’autres médias.
L’art et la littérature sont des moyens d’expression à Cuba qui abordent avec complexité beaucoup de thèmes sociaux; je pense que notre mission c’est de les aborder pour essayer de les résoudre; nous ne sommes pas parfaits, en les ignorant ils s’accroissent car ils sont ici et nous ne faisons rien pour trouver une solution. De plus, le citadin se reconnait de moins en moins dans ces discours modèles qui lui apparaissent comme une réalité virtuelle.

Dans ce film, vous avez choisi deux jeunes acteurs: Gabriela Ramos et Cristin Jesus, à qui vous donnez un certain rôle principal, surtout en ce qui concerne la jeune fille, qui a un rôle très important à la fin. Avez-vous atteint votre objectif avec ces rôles, êtes-vous satisfaits avec la fin ?

Le final, pour être honnête, a été très controversé. Durant le festival il y en a beaucoup qui se sont identifiés et se sont émus; d’autres, l’ont vécu comme un ajout qui ne complète pas le film parce qu’ils pensent qu’il devait se terminer avant. Ce sont des appréciations qui dépendant de chaque spectateur et de là, la richesse du dialogue. Pour moi, c’était une proposition que je voulais faire depuis longtemps car je souhaitais que l’un des personnage principaux, à la fin, brise ce quatrième mur et parle directement au public.

Avec ce discours final que prétendez-vous transmettre à la jeunesse ?

Ce final m’intéresse beaucoup parce que je recherchais cette expression franche que beaucoup de jeunes ont et qui se révèle dans le langage qu’ils emploient, puisqu’ils ne recourent pas à des discours finis, ni aux mêmes mots qui se répètent dans les médias.
De même, le fait que le discours de la jeune Yusisleydi puisse paraitre ingénu, dénote une profonde sincérité qui lui permet de juger la conduite des autres et malgré son adolescence, finit par mûrir dans ses réflexions; ce qui symbolise cette maturité précoce qui caractérise la jeunesse d’aujourd’hui.

Des projets futurs, quelque chose qui a à voir avec le cinéma d’auteur que vous cultivez et que vous pouvez nous annoncer ?

Une histoire du 19e siècle basée sur des faits réels: Enrique Faber est un médecin suisse qui vient à Cuba, il s’établit à Baracoa et se marie avec Juana de Léon, un autre personnage réel et trois ans plus tard n scandale éclate car on se rend compte qu’il s’agit d’Enriqueta Faber, une femme qui pour être médecin, entre autres, a changé d’identité et a adopté une personnalité masculine. Elle a été trahie par sa compagne qu’elle avait soignée et a été condamnée par la société.
Le plus important dans cette histoire ce sont les idées révolutionnaires du personnage principal et la nécessité de transgresser les normes établies de conduite qui réduisent la capacité de l’être humain à s’exprimer et à se réaliser. Mon objectif est de faire un film qui se concentre sur une femme avec une pensée et une action de vengeance à son époque et un drame humain qui est l’essence du cinéma d’auteur que j’essaie de réaliser.